Le sport dans l'Espagne Franquiste

Numéro 6 | Sport et totalitarisme
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pp. 05-21

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Teresa González-Aja

Universidad Politécnica de Madrid
Grupo de Investigación Estudios Sociales y Humanistas en Actividad Física y Deporte
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Jusqu'à sa mort, en novembre 1975, le Général Franco fut, tel que le proclamaient ses pièces de monnaie, le « Caudillo d'Espagne par la grâce de Dieu » et, selon ses apologistes, il était responsable uniquement devant Dieu et l'Histoire. Bien que durant les dernières années de sa vie, sa participation directe dans les décisions politiques courantes fut assez réduite, il est pourtant certain qu'aucune décision importante ne pouvait être prise sans son consentement. Jusqu'au tout dernier moment, il conserva, grâce à la dénommée « Constitution franquiste », le pouvoir de nommer et de destituer les ministres, pouvoir qu'il utilisa toujours à sa guise.

La période qui s'amorce à la fin de la guerre civile est marquée par la personnalité de cet homme qui considérait que le libéralisme du XIXème siècle avait été la cause du déclin de l'Espagne et que l'égoïsme des politiciens défenseurs du libéralisme avait été responsable du désastre de 1898 puis de l'anarchie dans laquelle l'Espagne avait sombré en 1936, la menant au bord de la prise du pouvoir par les communistes.

Il considérait que « lorsque les troupes sont bien commandées, elles obéissent et, si elles ne le font pas, il faut les punir de leur mutinerie. Lorsque les sujets sont bien gouvernés, ils obéissent et s'ils ne le font pas, ils doivent supporter les conséquences de leur sédition » (Carr, 1978:663).

Il mit donc en ouvre une épuration systématique, tant des hommes que des idées. Le régime de liberté qui caractérisa le système antérieur fit place à un régime où il fallait nécessairement demander une autorisation pour pouvoir réaliser une activité quelconque. D'autre part, les moyens de communication et l'enseignement furent aussi utilisés pour inculquer des idées et des valeurs servant à assurer l'acceptation du nouveau régime. Seules les valeurs religieuses et patriotiques étaient prises en compte et, afin de les inculquer convenablement aux jeunes générations, l'Eglise et la Phalange furent chargées de cette tâche éducative.

De telles prémisses conduisent à considérer logique l'utilisation du sport au service d'une idée politique. On assista alors à une tentative de mise sur pied du modèle de l'Allemagne nazie, mais il fallait tenir compte du fait que Franco n'avait jamais été disposé à construire un état totalitaire ayant un seul et unique parti, à l'image du modèle italien ou allemand. Après l'échec des puissances de l'Axe, Franco vit très clairement la nécessité d'abandonner le côté fasciste de son régime. Et, en ce qui concerne tout particulièrement le sport, Franco ne fut jamais disposé à dépenser la moindre somme d'argent dans ce domaine, comme l'avaient pourtant fait Hitler ou Mussolini.

Le 22 février 1941, Franco signa un décret par lequel était créée la Délégation Nationale des Sports de la Phalange Traditionaliste et des J.O.N.S. (Juntes Offensives Nationales Syndicalistes). Ce décret confiait « la direction et la promotion du sport espagnol »[1] à la Phalange.

La Phalange était un parti politique fondé en 1933 par José Antonio Primo de Rivera, le fils du dictateur militaire des années vingt. Dans l'idéologie de ce parti on retrouvait de nombreux concepts de l'Italie fasciste: la défense des valeurs chrétiennes contre le danger du marxisme, un état autoritaire capable de créer une société sans classes qui favoriserait les intérêts des ouvriers et l'expression impérialiste aux dépens des races les plus faibles.

Avant la guerre civile, l'importance de la Phalange était insignifiante. Mais, pendant les années du conflit, ses membres se multiplièrent (de la même manière que ceux du parti Communiste Espagnol) et on comptait jusqu'à deux millions de membres à ce moment-là. La plupart d'entre eux se rangeaient aux côtés de la Phalange, dans ses différentes « milices », contre les « rojos ». Mais l'ascension de la Phalange fut freinée par deux événements qui allaient être à l'origine de son éternelle frustration politique: d'une part, l'exécution de José Antonio Primo de Rivera dans la prison d'Alicante, en novembre 1936, et d'autre part, l'incorporation du Parti, sur les ordres de Franco, à l'ambigu « Movimiento », auprès des monarchistes et des carlistes, en avril 1937. C'est donc à ce dernier Parti, le « Movimiento », que Franco confia le Sport, en créant la Délégation Nationale des Sports. Cette Délégation était présidée par un Délégué National de l’Education Physique et du Sport, lequel était aussi Président du Comité Olympique Espagnol (ce qui contredisait clairement les règles du CIO selon lesquelles les divers Comités Nationaux devaient être strictement apolitiques). La Délégation avait aussi sous sa responsabilité la Médecine du sport, les sections Juridique, des Transports, de la Presse et la Propagande, le département des sports militaires et des sports du « Movimiento », et détenait également la direction du département des fédérations nationales, c'est-à-dire que son pouvoir sur les diverses fédérations était absolu. La D.N.D. désignait non seulement les présidents et vice-présidents des différentes fédérations nationales espagnoles, mais aussi les membres de ses comités de direction, ainsi que les présidents et vice-présidents de toutes les branches régionales de ces fédérations. De surcroît, l'article 4 du Décret[2] lui donnait encore le droit d'opposer son veto à toute décision prise par n'importe qu'elle fédération si elle n’était pas conforme à ses idées. Le sport espagnol, sous tous ses aspects, se trouvait donc entièrement sous la coupole du « Movimiento ». Et, comme l'affirme Cazorla Prieto : « Toute l'organisation sociale du sport fut soumise, sinon à une stabilisation ou para-stabilisation absolue, tout au moins à une discipline très stricte de la part des pouvoirs publics, ce qui fit avorter toute tentative d'initiative ou d'intervention sociale » (Carr, 1978:198).

Ce nouvel organisme allait devenir une délégation ou une agence du Secrétariat Général du « Movimiento » National, seul et unique parti politique autorisé en Espagne, malgré une alliance malaisée entre phalangistes, monarchistes et carlistes. Sa mission consistait à utiliser la scène internationale pour faire l'exhibition de la virilité et de la « furie » espagnoles, tout comme l'avaient déjà fait les régimes allemand et italien durant la décennie 1930-40. Par conséquent, toute possibilité, pour le sport, de jouir d'un certain degré d'indépendance face au nouveau pouvoir politique, était absolument nulle.

La DNS était une institution phalangiste dont le personnel, naturellement, était aussi phalangiste dans sa grande majorité. Cependant, le premier Délégué national des sports fut un général de l'Armée de Terre, le Général Moscardo, héros du siège de l'Alcazar de Tolède en 1936, qui n'avait d'autre rapport avec le sport que son goût pour l'équitation et le tir au pigeon. Il introduisit toute une série de symboles et de coutumes phalangistes dans le monde du sport: il changea par exemple les couleurs des maillots de l'Equipe nationale de football qui étaient traditionnellement rouge à parements bleus, couleur de celles des phalangistes, et les sportifs devaient saluer à la manière fasciste au début des compétitions. Sa mort, en 1955 mit fin à son mandat.

Le poste de Délégué national des sports fut successivement occupé par des héros de guerre, des phalangistes et des politiciens avides de pouvoir, c'est-à dire par des personnes qui n'étaient pas les mieux indiquées pour favoriser le développement d'une politique sportive correcte. Il n'est donc guère surprenant que la D.N.D. ait échoué dans presque toutes ses tentatives, en particulier dans celle de faire de l'Espagne une nation de sportifs. Echec aussi dans son essai de gagner la gloire pour l'Espagne phalangiste dans les compétitions internationales, puisque les quelques victoires remportées hors des frontières le furent pratiquement toutes en football et par le Real Madrid. Par conséquent, le mérite ne peut nullement en être attribué à la D.N.D.

On peut donc affirmer que l'échec de la D.N.D. a été dû à deux raisons principales: d'une part au déplorable système de désignation des délégués et des fonctionnaires de la Délégation qui donnait la responsabilité du sport à des personnes dont la capacité de gestion sportive (à l'exception de Samaranch) laissait beaucoup à désirer, mais qui, en revanche, étaient de toute confiance pour le régime, et d'autre part, à l’investissement financier très insuffisant que Franco jugea bon de faire dans le domaine du sport et qui obligea la D.N.D. à subsister grâce à l'argent des paris mutuels de football (les « quinielas »).

Il faut bien reconnaître que l'éclat du Real et les qualités indiscutables de quelques individus, tels que le gymnaste Blume, les cyclistes Timoner ou Bahamontès et le joueur de tennis Santana, parvinrent à cacher, du moins en partie, la piètre situation du sport espagnol en général. La presse sportive fit aussi, de son côté, d'énormes efforts pour ne pas trop laisser voir cette piètre vérité. A quelques exceptions près, elle se contentait de reproduire fidèlement les discours des ministres et fonctionnaires incompétents de la DNS, et (dans la meilleure tradition du triomphalisme espagnol), manifestait un enthousiasme exagéré lorsqu'elle avait l'occasion de citer l'une des rares victoires obtenues par l'Espagne dans des sports tels que le tir au pigeon d'argile ou le hockey sur patins à roulettes.

Mais les faits parlent d'eux-mêmes : durant les années du régime de Franco, l'Espagne participa six fois à des Jeux Olympiques et elle ne gagna qu'une seule médaille d'or, deux médailles d'argent et deux de bronze. C'est un bilan assez lamentable qui n'arrive même pas à égaler celui de petits pays comme la Finlande, la Nouvelle Zélande ou l'Irlande et qui est fort loin du niveau des exploits sportifs de la vieille Italie et de la vieille Allemagne fascistes. Franco voulait exploiter ces exploits mais, à la différence d'Hitler ou de Mussolini, il n'était pas disposé à s’en donner les moyens.

Le sport connut, dans le programme général d'enseignement espagnol, les mêmes problèmes que l'éducation en général, car l'attitude du régime était de rejeter la laïcité et de s’opposer à toute tendance d'innovation ou d'européanisation, pour défendre en revanche la plus pure tradition catholique alors régnante en Espagne. L'obéissance aux normes réglant les caractéristiques que devaient nécessairement avoir les personnes chargées de l'enseignement, fut le cheval de bataille des commissions provinciales responsables de la sélection du personnel enseignant à tous les niveaux: primaire, secondaire, supérieur ou autre. Ces commissions avaient été créées par un Décret publié le 8 mai 1936. L'école, tout comme le sport, se trouvait donc aux mains de personnes aveuglément dévouées au régime et qui, bien souvent, n'avaient même pas la qualification nécessaire. C'était une manière de récompenser les services rendus au régime et la fidélité montrée sur le champ de bataille, mais aussi de garantir aux nouvelles générations l'apprentissage des valeurs pour lesquelles leurs aînés avaient lutté.

Le Ministère de l'Education, auparavant dénommé Ministère de l'Instruction Publique et des Beaux Arts, fut confié à Pedro SáinzRodríguez qui, en 1938[3], promulga un Plan d'études similaire à celui que Gentile avait mis en place en Italie, mais en accordant une plus grande importance à la religion (Payne, 1988:280).

La formation « politique, physique et pré-militaire » de la  jeunesse espagnole fut confiée au « Frente de Juventudes » (Front des Jeunesses), dont la création date de 1940[4]. Le Service National d'Instructeurs fut chargé de mener à bien la tâche éducative et deux institutions furent alors créées pour assurer leur formation: d'une part la « AcademiaNacional de Mandos e Instructores José Antonio », (Académie Nationale des Cadres et Instructeurs), en 1941[5], pour les hommes et, d'autre part, l'école « Isabelle la Catholique » pour l'enseignement féminin (Fenández Nares, 1933:126 et ss.).

A cette même époque, les anciennes colonies de vacances furent remplacées par des camps et des auberges dont l'organisation dépendait du « Frente de Juventudes » -Front des Jeunesses, de la « SecciónFemenina » -Section Féminine- et de « l’Obra Sindical de Educación y Descanso » -Organisation Syndicale pour l'Education et le Repos-. L'idéologie de ces nouveaux camps est bien loin des postulats hygiénistes qui firent naître les colonies. La vie sous la tente, l'utilisation de l'uniforme de la Phalange, le style militaire des activités, la hiérarchisation, le tutoiement dans les rapports avec les « chefs », les étendards, etc., leur donnaient bien une certaine ressemblance avec les Jeunesses Hitlériennes en mettant clairement en évidence leur caractère fasciste. On assista alors à la création des Jeux nationaux Scolaires, Syndicaux et du Travail, ce qui, selon Cagigal, constitue, avec les Jeux Universitaires, « la tâche la plus importante et de plus grande portée sociale réalisée par les organismes du « Movimiento » dans l'accomplissement du rôle qui leur revient de promotion de  l'éducation physique et du sport parmi la jeunesse espagnole » (Cagigal, 1975:122-123).

La co-éducation ayant disparu, l'éducation physique des deux sexes allait être absolument différente. Les garçons devaient réaliser des exercices à caractère essentiellement militaire, durs et virils, tandis que les filles allaient se limiter à la gymnastique suédoise, la rythmique et les danses populaires des différentes régions espagnoles. La participation féminine allait, pendant très longtemps, être réduite aux sports non violents: basket-ball, volley-ball et gymnastique. L'athlétisme, par exemple, fut longtemps interdit aux femmes. L’opinion de OnésimoRedondo, l’un des fondateurs de la JONS, à propos de la co-éducation, est très intéressante : « La co-éducation ou l’accouplement scolaire est un crime ministériel contre les femmes décentes. C’est un chapitre de l’action juive contre les nations libres. Un délit contre la santé du peuple, que les traîtres responsables doivent payer de leur tête »[6].

Le football  après la guerre civile

C'est au football qu'il faut encore revenir, au rôle qu'il a joué dans l'Espagne franquiste. Cependant, pour comprendre son importance, il est nécessaire de  préciser certains points qui concernent l'image que Franco prétendait donner de l’Espagne, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays, après la Deuxième Guerre Mondiale.

Franco chercha à démontrer, que si l'Espagne n'avait pas pris part au conflit, c'était grâce à l'habileté de son « Caudillo », car lui seul avait été capable de maintenir la neutralité du pays. « Tout le système de propagande de Franco fut consacré à écrire dans de nouveaux termes, l'histoire du rôle joué par le « Caudillo » durant la Deuxième Guerre Mondiale. Pendant le reste de sa vie il allait affirmer qu'il n'avait jamais considéré la possibilité d'entrer dans cette guerre » (Preston, 1994:664).

Evidemment, personne, au-delà des frontières espagnoles, ne pouvait croire ni accepter cette affirmation puisque, bien au contraire, on le considérait étroitement lié à Hitler et Mussolini, tel qu'on peut le lire dans la déclaration conjointe des Etats-Unis, la Grande Bretagne et la France, datée du 4 mars 1946 : « Tant que le Général Franco gouvernera en Espagne, le peuple espagnol ne pourra jamais espérer une association complète et cordiale avec les nations du monde qui, dans un effort commun, parvinrent à vaincre le nazisme allemand et le fascisme italien, lesquels favorisèrent l'ascension au pouvoir de l'actuel gouvernement espagnol et lui servirent de modèle de régime » (Preston, 1994:664).

Mais Franco parvint à tourner habilement les critiques internationales et à les présenter à sa faveur, comme l'œuvre de la conspiration maçonne-communiste destinée à détruire l'Espagne. Bien que cela semble paradoxal, ses arguments grotesques et faibles furent d'une efficacité incontestable. Il méprisait le bloc anglo-saxon parce qu'il considérait qu’il était le produit d'une certaine jalousie envers l'Espagne qui, (affirmait-il), « est maintenant indépendante, politiquement libre, vigoureuse et en plein essor, mais comme c'est une Espagne inconnue depuis la spoliation d'Utrech (une référence à la perte de Gibraltar), cela irrite et mécontente les anglais, donc, poursuivait-il, la seule et unique formule, pour les espagnols, ne peut être autre que : ordre, unité et résistance. Il faut une solide action policière pour prévenir toute subversion; une répression énergique si cela devient nécessaire, sans crainte des critiques venant de l'extérieur, car mieux vaut châtier durement une fois qu'omettre de corriger le mal »[7] (Garriga, 1979:211-212).

Cependant cette réprobation de l’étranger inquiétait quelques personnes, comme Alberto Martín Artajo, président de l'Action Catholique en Espagne et membre reconnu d'un important groupe de pression (l'Association Catholique Nationale de  Propagandistes). Celui-ci suggéra à Franco, d'éliminer « les signes extérieurs » qui le mettaient en rapport avec l'Axe, et d’envisager une décision donnant à la presse son indépendance[8].

Parmi ces « signes extérieurs » on peut citer, par exemple, le salut fasciste, devenu obligatoire pendant les rencontres sportives, ou encore l'utilisation, de la part de l'Equipe Nationale, de chemises bleues, au lieu des rouges qu'elle avait portées jusqu'alors. Ce fut la période « bleue », pendant laquelle le Général Moscardó se trouva à la tête de la Délégation Nationale des Sports. C'est de celle-ci que dépendait la Fédération Royale Espagnole de Football qui était également dirigée par des phalangistes (bien qu'avec des responsabilités très limitées) qui occupaient leurs postes, non pas grâce à leurs capacités de direction ou à leur connaissance du monde du football, mais simplement parce qu'ils étaient phalangistes. La Phalange considérait le football comme un excellent moyen pour mobiliser les masses et mettre en relief les valeurs traditionnelles masculines hispaniques: virilité, impétuosité et « furia », et surtout, pour montrer au monde le pouvoir et le potentiel de cette « nouvelle Espagne ». L'objectif principal de la Phalange était de créer une Espagne où tout le monde pourrait pratiquer un sport, quel qu'il soit et les meilleurs sportifs de la race pourraient alors montrer leur très haut niveau dans les compétitions internationales, en particulier aux Jeux Olympiques, et gagner ainsi l'admiration du monde entier. C'est donc à travers le sport qu'il fallait mettre en évidence ces valeurs hispaniques masculines dont parlait si souvent la Phalange. La dernière de ces qualités était la plus facile à appliquer au football, car le mythe de la « furia espagnole » s'était manifesté dans le monde du football depuis les Jeux Olympiques de 1920. Cependant, on peut très facilement comprendre que, dans une Espagne affamée, toutes ces aspirations étaient condamnées à un échec retentissant.

Une image : « la chaude après-midi du dimanche 25 juin 1939, le Séville et le Racing du Ferrol allaient disputer à Barcelone, au stade de Montjuich, la première finale de la Coupe du « Généralissime ». A peine trois mois s'étaient écoulés depuis la fin de la Guerre Civile et moins de cinq depuis la capitulation de Barcelone devant le Général Yagüe. Les deux équipes finalistes se trouvaient alignées avant le match, le bras droit tendu en avant pour saluer à la manière fasciste, comme il était de rigueur. Quelques secondes plus tard, l'hymne de bataille phalangiste, le « Cara al sol » se fit entendre par les haut-parleurs et tous les joueurs entonnèrent alors l'hymne avec enthousiasme et, immédiatement la foule qui remplissait le stade - parmi laquelle se trouvaient beaucoup de militaires - se mit debout et, le bras droit tendu, commença aussi à chanter, comme un seul homme, l'hymne de la Phalange »(Shaw, 1987:17).

Or, cette image démontrait clairement le lien entre le Régime et le fascisme, c'est pourquoi des mesures « cosmétiques » furent adoptées et, durant la réunion du cabinet du 7 septembre 1945, il fut décidé qu'à partir de cette date, le salut fasciste n'était plus officiel, au grand regret des ministres phalangistes (Tusell, 1984:102-106); (Suárez, 1986:52-53).

Immédiatement après et étant donné l'ostracisme que l'Espagne subit pendant les années quarante, très peu de pays jouèrent alors contre l'Equipe nationale espagnole. Le football à ce moment-là, était un élément important de la propagande fasciste. En effet, le rôle joué par le football dans l'Espagne de Franco fut très différent selon les époques, car il ne faut pas oublier que cette période fut extrêmement longue et que des changements très profonds se produisirent, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays.

Après la défaite des puissances de l'Axe en 1945, l'Espagne fut considérée par le monde extérieur comme le dernier bastion du fascisme et, en conséquence, elle fut soumise à un boycottage diplomatique et économique de la part des Nations Unies. Franco finit par comprendre que, pour échapper à ce purgatoire, il devait sans tarder changer l'image de son régime, bien que la mythologie appliquée au jeupar la presse continua d'être essentiellement d'origine fasciste. Le ton adopté par la presse était vigoureusement patriotique et triomphaliste.

Le 31 octobre 1950, la Commission Politique ad hoc de l'ONU, réunie à Lake Succes (New York), se prononça pour la dérogation de la résolution de décembre 1946 concernant le retrait des ambassadeurs (Lleonart y Anselem, 1991:215-262). Le 4 novembre 1950, L'Assemblée générale des Nations Unies vota, lors de sa réunion à FlushingMeadow, l'autorisation du retour des ambassadeurs à Madrid, par 38 voix contre 10 et 12 abstentions. La nouvelle fut présentée à Madrid comme une « victoire espagnole » et Franco lui-même la considéra comme une reconnaissance internationale à tout point de vue[9]. Dès lors, l'Espagne chercha à s’intégrer progressivement dans la communauté internationale et l'alliance militaire occidentale. 1953 fut l'année de la signature de l'accord avec les Etats-Unis et du concordat avec le Saint Siège, et l'on peut dire que ce fut aussi le moment culminant de la vie de Franco, car les liens qui venaient de s'établir avec les Etats-Unis atténuèrent les pressions exercées sur lui, autant à l'extérieur du régime qu’en son sein. Cette situation freina en quelque sorte la baisse du niveau de vie en Espagne permettant en même temps de relancer la propagande anti-communiste qui aidait à maintenir vivant l'esprit de la Guerre Civile. Il est certain qu'après la signature du pacte de Madrid, Franco sentit qu'il avait définitivement consolidé son régime. L’état de « guerillas » était bien fini, sauf dans quelques manifestations sporadiques de résistance urbaine à la tête desquelles se trouvaient surtout des anarchistes isolés de Barcelone (Arrese, 1982:81); (López Rodó, 1990:58-59). Les fréquentes démonstrations de terrorisme d'Etat de 1939 à 1945 commençaient à porter leurs fruits en provoquant  l’apathie politique de la majorité de la population. Les opposants à Franco avaient bien retenu la leçon, et le souvenir des tortures, de la prison, des exécutions venait rafraîchir la mémoire de ceux qui pouvaient avoir oublié. La Garde Civile et la police secrète menaient infatigablement de front leur épouvantable tâche, démantelant les efforts clandestins destinés à reconstruire partis et syndicats.

Le « Caudillo » avait maintenant repris confiance et pensait qu'il pouvait s'endormir sur ses lauriers, car il consacrait de plus en plus de temps à ses passe-temps favoris: la chasse, la pêche fluviale ou en haute mer avec son ami Max Borrell, le golf, la projection d'interminables westerns dans la salle de cinéma privée du palais du Pardo, la peinture et les activités agricoles diverses dans sa grande propriété privée de Valdefuentes où il cultivait du blé, des pommes de terre et même du tabac. Et, comme il avait à son entière disposition les services, la main d'œuvre et l'outillage du Ministère de l'Agriculture, il lui fut facile de la convertir en une propriété des plus prospères. Plus tard, lorsque la télévision fit son apparition en Espagne, il commença aussi à passer de plus en plus de temps face aux nombreux postes de télévision installés au Pardo. (Franco Salgado-Araujo, 1977:345); (Soriano, 1981:87-88); (Pozuelo, 1980:35,109,178). Ses programmes favoris étaient les films et le sport, en particulier le football. Il commença à jouer aux « quinielas » (paris mutuels, sorte de tiercé du football ) toutes les semaines et pendant quelques temps il présenta ses paris sous le nom de Francisco Cofran. Il gagna même deux fois.

Le football faisait partie de la trame sociale et politique de la dictature. C'était la « culture d'évasion » et son importance dans la vie quotidienne sous le franquisme est bien visible. On peut dire que le football dominait dans une très large mesure la vie sportive de l'Espagnol moyen, adoptant même la dénomination de « sport roi ». Cependant il faut souligner que l'Espagnol moyen n'était qu'un simple « spectateur » et non pas un « pratiquant ». Pendant toute la durée du franquisme, le problème du chômage et le manque d'infrastructures sportives l'empêchaient de devenir un pratiquant. Ceci n'a pas échappé à José María Cagigal qui affirmait: « le sport espagnol se trouve plongé dans un marasme spectaculaire tandis que le pays se rend maintes fois ridicule dans les grandes confrontations internationales » (Cagigal, 1975:8).

Dans les années cinquante le sport prit une très grande importance, mais ce n’était pas dans le sens souhaité par la Phalange. En effet, tandis que les pistes d’athlétisme et autres installations sportives étaient très peu fréquentées, les Espagnols se déplaçaient en masse pour remplir les gigantesques stades ( construits par les clubs de football privés avec des subventions minimes de la D.N.D.) pour admirer quelques célébrités étrangères.

Le football allait néanmoins être utile au régime pour améliorer son image à l'étranger. Ainsi le reconnut un jour José Solís, en s'adressant aux joueurs du Real Madrid, lorsqu'il était Ministre Secrétaire du « Movimiento » :« Vous avez fait beaucoup plus que la plupart de nos ambassades disséminées de par le monde. Les gens qui nous haïssaient ont fini, grâce à vous, par nous comprendre, parce que vous êtes parvenus à abattre des murailles... Vos victoires  remplissent d’orgueil tous les Espagnols, à l'intérieur et à l'extérieur de nos frontières. Lorsque vous retournez au vestiaire, à la fin de chaque rencontre, sachez que tous les Espagnols sont avec vous et vous accompagnent, fiers de vos triomphes qui portent très haut le pavillon espagnol »[10] .

Ces paroles expriment d'une manière très claire l'opinion générale selon laquelle cette équipe, considérée comme l'une des "quatre grandes" avec le F.C. Barcelone, l'Athlétic de Bilbao et l'Atlético de Madrid, a su jouer le rôle « d’équipe du régime » et a contribué à améliorer la piètre image que l'on avait de l'Espagne franquiste. C'est Alex J. Botines qui a résumé, probablement de la meilleure manière possible cette l'opinion : « Le Real Madrid a été, durant de nombreuses années, l'équipe qui a le mieux servi le régime. Cette équipe a été capable de démontrer à travers tout le continent, l'importance d'un pays dont l'évolution était inévitablement en retard par rapport au reste de l'Europe. Notre sous-développement trouvait dans le Real Madrid une exception qui permettait aux Espagnols d'aller à l'étranger la tête très haute » (Botines, 1975:71).

Il est évident que le prestige du Real Madrid était très grand à l'étranger, mais son implication politique et sa relation avec le franquisme n'était pas aussi réelle que certains l'affirmaient. Le pouvoir du sport à améliorer l'image d'un pays aux yeux du monde entier est reconnu depuis bien des années, et il est vrai que la Coupe du Monde de Football et les Jeux Olympiques sont les événements sportifs qui y contribuent le plus. Un sportif qui remporte des médailles est immédiatement identifié avec une Nation, cependant nombreux sont ceux qui pensent que le comportement du Real Madrid aurait été exactement le même sous un autre régime. Saporta dit un jour : « Le Real Madrid a été et est encore politique. S'il a toujours été aussi puissant, c'est parce qu'il a toujours été au service de l'Etat. Lors de sa fondation, en 1902, il l’était envers Alphonse XIII, en 1931, envers la République, en 1939, envers le « Généralissime », et, maintenant, il l'est envers Sa Majesté Don Juan Carlos. Ce n'est autre qu'un club discipliné qui obéit loyalement à l'institution qui dirige la nation » (Shaw, 1987:13).

L'opinion de Gilera, du Journal « ABC », va aussi dans ce sens lorsqu'il affirme : « En remportant six fois la Coupe d'Europe, le Real Madrid a évidemment amélioré l'image de l'Espagne franquiste à l'étranger. Mais il faut dire que, mis à part les résultats qu'il a obtenus, c'est aussi grâce à son style personnel de jeu, spectaculaire et hautain, qu'il y avait toujours la queue aux guichets pour le voir jouer [...] Je suis absolument certain que le club était conscient de son rôle d'ambassadeur d'Espagne, et il est fort probable qu'il en ait été fier. Mais vous semblez (il s'adressait au journaliste) penser que, dans cette fierté il y avait quelque chose de sinistre, que cela voulait dire que le club était franquiste, et là, je ne peux que vous signifier mon désaccord. Le Real aurait agi exactement de la même manière sous n'importe quel régime. Et tout autre type de gouvernement -qu'il eût été de droite, socialiste ou autre- aurait aussi été inévitablement favorisé par la gloire de ce club. C'est ce qui arrive toujours et partout lorsqu'une équipe sportive a un grand succès. Le Real Madrid était donc fier d'améliorer l'image de l'Espagne en général, beaucoup plus que l'image de Franco en particulier, et c'est ce qu'il faut mettre en relief » (Shaw, 1987:58).

A ce sujet, il est probable qu'il y avait une certaine confusion dans la conception politique du Real Madrid, car un rapprochement est toujours fait avec Santiago Bernabeu, qui fut président du Club de 1943 jusqu'à sa mort, en 1978. Or, celui-ci, en effet, fut non seulement pleinement conscient du rôle joué par le Real Madrid sous le régime de Franco, mais aussi absolument d'accord avec ce régime. Par contre, ce n'était pas toujours le cas des supporters ou des journalistes.

A en juger par les paroles prononcées en 1960 par Santiago Bernabeu, en réponse à un discours élogieux de José Antonio ElolaOlaso, lors d'une visite à Franco au Pardo, lieu de sa résidence particulière, il semble bien qu'il était parfaitement conscient du rôle du club en tant qu'instrument destiné à améliorer l'image de l'Espagne : « Excellence, les aimables paroles de notre Délégué National des Sports nous comblent de satisfaction car, bien que modeste, notre club, comme nous tous, garde au très profond de lui-même, l'amour et les devoirs envers la patrie, et, dans notre conscience, se trouve aussi profondément gravée l'idée de chercher et de trouver, sous n'importe quel prétexte, tout ce qui pourra être efficace pour la gloire et le prestige de l'Espagne »[11].

Que le club ait permis ou non d'être utilisé pour améliorer non seulement l'image de l'Espagne, mais aussi celle du franquisme, et qu'il l'ait fait consciemment ou non, nous ne pouvons en être absolument sûre, mais, en revanche, il est certain que pour l’Europe, les années cinquante et soixante, l'Espagne était synonyme de Franco, ce qui revient à dire que si l'image de l'Espagne se trouvait améliorée, celle du régime de Franco l'était aussi. A ce sujet, on ne peut oublier la scène que 15 pays européens purent contempler à l'occasion de la finale de la Coupe d'Europe en 1964: Santiago Bernabeu, accompagné de l'épouse de Franco, Doña Carmen, du Général Muñoz Grandes et d'autres ministres, firent une entrée triomphale et furent salués par tous les phalangistes au cri de « Franco! Franco! Franco! », auxquels s'ajoutèrent graduellement les cris des 120.000 supporters qui remplissaient le stade. Il est évident que cette scène ne put que contribuer à améliorer l'image du franquisme, une image qui, depuis 1950, parlait d'une Espagne touristique aux plages ensoleillées, de spectacles de danses, de flamenco, de courses de taureaux, de stades et de supporters.

Cette capacité du sport à améliorer l'image d'un pays aux yeux de la communauté internationale - bien sûr dans une mesure et des effets incalculables, car c'est une notion vague et abstraite - a été reconnue par de nombreux auteurs, parmi lesquels Luis Maria Cazorla Prieto qui affirme dans son œuvre « Sport et Etat » : « En effet, le fait d'avoir un sport développé occupant une place importante dans le monde, ainsi que le fait de réunir les conditions nécessaires pour organiser un grand événement sportif à échelle mondiale, sont la démonstration d'un progrès social, politique et technique » (Cazorla Prieto, 1979: 235).

La deuxième question qui nous reste à résoudre à propos du Real Madrid, est de savoir s'il a vraiment influencé les relations de l'Espagne avec l'étranger, car même s'il est possible d'affirmer que son style et son succès ont contribué à améliorer l'image internationale de l'Espagne franquiste, cela ne veut nullement dire qu'elle ait réellement facilité les débuts des relations diplomatiques avec un pays quelconque, ou qu'elle les ait renforcées.

Si nous analysons les rencontres internationales ayant eu lieu au cours des premières années de la dictature, nous nous apercevons qu’au cours des années quarante, les matchs d'exhibition furent tous joués contre des équipes de l'Allemagne nazie et de l'Italie fasciste et, pour des raisons semblables, contre le Portugal avec lequel la R.F.E.F. signa un accord pour disputer, de 1941 à 1950, au moins dix matchs qui contribuèrent à maintenir un climat d'amitié entre la dictature de Franco et celle de Salazar. En revanche, les tentatives, de la part de la R.F.E.F. d'organiser des matchs amicaux avec l'Angleterre à partir de 1945 furent toujours infructueuses. On peut en dire de même dans le cas de la France, puisque ce n'est qu'en juin 1949, c'est-à-dire plus d'un an après l'ouverture de la frontière et l'établissement provisoire de relations diplomatiques que l'on assista à une rencontre France-Espagne. Malgré tout, la FIFA se vit obligée de prendre certaines précautions dans la distribution des groupes qui disputèrent la Coupe du Monde de 1950. L’un des groupes fut constitué par l'Espagne, le Portugal et la République d'Irlande. Dans cette Coupe du Monde, l'intervention de l'Equipe nationale espagnole fut excellente, ce qui constitua encore un élément de plus pour l'amélioration de l'image de l'Espagne à l'étranger.

Mais l'importance diplomatique de l'Equipe espagnole n'est pas à la hauteur de celle du Real Madrid. Les triomphes de cette dernière dans la Coupe d'Europe sont à souligner et, à ce sujet, on peut citer les paroles, pleines d'humour, de Francisco Cerecero : « L'Espagne ne gagne pas un Empire, mais elle essaie sans cesse de faire entendre sa voix comme nation. Le Real Madrid est un ambassadeur volant [...] et sans nul doute, les trois événements décisifs de la période qui va de 1950 à 1960 furent la signature du Concordat avec le Vatican, le pacte avec les Etats-Unis et les Cinq Coupes d'Europe. On peut affirmer que Pie XII, Eisenhower et Bernabeu contribuèrent à ce que l'Espagne soit devenue un membre de plein droit de la communauté  internationale [...] L'année 1956 marque le début des cinq années impériales, la plus belle occasion depuis des siècles. Tout l'or de Mexico et de Moscou, dont les héritiers du docteur Negrin présentèrent les reçus au gouvernement espagnol environ à cette date, n'aurait pas suffit pour payer la satisfaction de pouvoir se promener, pour la première fois n'importe où en Europe, la tête haute, et suivant la trajectoire imaginaire d'un ballon. L'armée des supporters du Madrid se fit entendre en Europe et l'école patriotique récitait la liste des victoires de grandes batailles: Stade de Reims (4-3), Fiorentina (2-0), Milan (3-2), Stade de Reims (2-0), Eintracht (7-3). En 1958, les territoires des colonies d'Ifni, du Sahara et de Guinée équatoriale furent déclarés provinces espagnoles. Tout l'empire se concentra alors dans les mains du Real Madrid » (Cerecero, 1974).

Nous n'avons cependant aucun témoignage pouvant confirmer que le Real Madrid contribua réellement à renforcer les relations diplomatiques avec un pays en particulier. Sauf peut-être, les matchs disputés entre l'Espagne et la Yougoslavie. A dater des rencontres entre le Real Madrid et le Partisan de Belgrade pour la Coupe du Monde de 1955, les équipes espagnoles et yougoslaves rivalisèrent dans bien d'autres sports et ces rencontres se déroulaient toujours dans une ambiance d'amitié. Mais ce n'est qu'en 1978 que la Yougoslavie fit le premier pas pour établir des relations diplomatiques avec l'Espagne.

S’agissant de l'utilisation du football à des fins diplomatiques, on ne peut faire référence qu'à un seul exemple: le Ministre des Affaires Etrangères, Fernando María de Castiella maintenait toujours, avant le départ de l'équipe nationale à l'étranger, des conversations privées avec le vice-président du Real Madrid, RaimundoSaporta. Julian Garcia Candau affirme que durant ces conversations, des consignes secrètes étaient données sur ce qu'il fallait faire (García Candau, 1980:54), mais tout cela est du domaine de l'hypothèse.

Par conséquent, revenant aux deux hypothèses présentées ci-dessus, nous pouvons conclure que le football en général et le Real Madrid en particulier, ont bien contribué à améliorer l'image de l'Espagne à l'étranger, mais, pour ce qui est du deuxième point, c'est-à-dire sa contribution à l'amélioration des relations diplomatiques, la seule chose que l'on peut affirmer est que Castiella tenta vainement d'utiliser l'équipe dans ce but, car les résultats obtenus n'indiquent guère un renforcement des relations diplomatiques existantes.

Il serait injuste d'affirmer que le football fut le seul sport qui contribua à améliorer l'image de l'Espagne franquiste à l'étranger. Les courses de taureaux (mis à part le fait de les considérer ou non comme un sport, sujet de polémique) représentaient aussi une puissante attraction touristique. D'autres sportifs comme Santana, dont nous avons déjà parlé ci-dessus, ou encore Manuel Orantes, autre joueur de tennis, furent aussi d'excellents ambassadeurs du régime. Le basket-ball eût également une énorme importance, surtout grâce à l'Equipe nationale et à celle du Real Madrid, mais cela renvoie à une période postérieure, celle des années soixante-dix.

Le football a finalement été le principal responsable de l’amélioration de la mauvaise image internationale de l'Espagne franquiste. Son équipe nationale, mais surtout le Real Madrid y contribuèrent dans la plus large mesure. Il faut cependant citer l'influence des trois autres clubs principaux de football:  le F.C. Barcelone, l'Atlético de Madrid et l'Athlétic de Bilbao qui, par leurs voyages fréquents à l'étranger et l'accueil en Espagne d'équipes étrangères y contribuèrent aussi. Mais il est indiscutable que leur impact collectif dans les compétitions européennes fut insignifiant auprès de celui du Real Madrid, d'autant plus qu'ils ne sont jamais parvenus à égaler le style de jeu exubérant du Real Madrid lorsque celui-ci jouait à l'étranger.

En outre, le rôle joué par deux de ces clubs, le Football-Club-Barcelone d'une part et l'Athlétic de Bilbao d'autre part, sans oublier aussi le Real Sociedad de Saint-Sébastien, fut beaucoup plus important du point de vue politique pour ce qui concerne les problèmes du régionalisme pendant la dictature franquiste. Ces clubs mirent en évidence leur opposition au régime de Franco. Mais il convient de différencier ces actions dans chacune des régions. Tandis qu'au Pays Basque, l'opposition fut plus physique qu'intellectuelle (surtout à cause de l'action du groupe ETA), en Catalogne, le mouvement contre Franco fut essentiellement intellectuel, sans aucune manifestation de violence. Cette différence régionaliste a conduit à faire un rapprochement (Shaw, 1987) : 182 entre la situation  et la manière de jouer des différentes équipes. Ainsi, tandis que chez les deux équipes basques, les traits caractéristiques étaient le potentiel physique et l'agressivité, dans le jeu du Football-Club-Barcelone, c'était surtout le talent et l'imagination qui primaient.

Le lien entre football et régionalisme pendant l'époque franquiste a une raison d'être très simple. En effet, pendant la Guerre Civile, les Basques et les Catalans démontrèrent clairement leur adhésion à la cause républicaine et Franco essaya alors de détruire systématiquement, ou du moins de rendre inoffensives, toutes les institutions qui pouvaient avoir la moindre empreinte de régionalisme ou de séparatisme. Les langues basque et catalane furent officiellement supprimées du jour au lendemain, autant dans les écoles que dans tous les organismes officiels. Les drapeaux nationaux, la « Ikurriña » basque et la « Señera » catalane, furent aussi interdits, de même que toute autre manifestation du régionalisme.

Les provinces basques furent officiellement accusées de « trahison » pour s'être opposées au soulèvement de 1936 et elles furent, plus tard, obligées de payer un prix très élevé pour cette supposée déloyauté. En Catalogne, les militaires et la police furent une véritable armée d'occupation et, au Pays Basque, durant les années quarante et même plus tard, la brutalité et la violence furent très souvent utilisées pour réprimer les manifestations les plus insignifiantes de régionalisme ou d'opposition au régime centraliste de Madrid.

Il n'est donc guère surprenant de constater que c'est dans le monde du sport, et en particulier du football que les manifestations régionalistes se sont multipliées. Mais il faut signaler que tous ces événements ne se sont vraiment fait sentir clairement qu'à partir des années soixante puisque, durant les années quarante et cinquante, l'opposition au régime de Franco fut pratiquement nulle. En effet, les leaders et la plupart des militants régionalistes étaient morts pendant la guerre ou en exil, ou encore en prison où ils avaient été très souvent torturés ou même exécutés. Quant à ceux qui parvinrent à survivre à la guerre et aux épurations qui la suivirent, ils se réincorporèrent à la société tout en s’efforçant de passer inaperçus pendant de nombreuses années, évitant toute action politique[12].

Enfin, il faut aussi mentionner que le football fut utilisé comme une « drogue sociale » ou comme faisant partie de la « culture d'évasion ». Cet aspect ajouté à son importance diplomatique et régionale sont les facteurs les plus visibles de la politisation du football.

Evaristo Acevedo distingue dans l'Espagne de la période qui nous occupe, trois générations différentes au niveau de la masse. La première, « la génération politisée » est celle qui a fait la guerre et qui, à partir de 1946, a commencé à se dépolitiser à cause de la pression internationale; la deuxième, « la génération footballisée » débute en 1947, époque où commence la « footballite » nationale et va jusqu'en 1967, année où la Loi de Presse amorce les premiers symptômes d'une « défootballisation » progressive; et la troisième est la "génération contestataire" (Acevedo, 1969:190-191).

Cette division par périodes est tout à fait justifiée. Il est vrai que le Régime a utilisé le football alors qu’il était déjà établi comme un phénomène social à partir des années cinquante. Auparavant, en effet, cela était impensable dans un pays comme l'Espagne où les conditions économiques, après la guerre civile, étaient réellement déplorables, et les moyens matériels sur lesquels le Régime aurait pu compter pour transformer l'activité sportive en somnifère politique étaient beaucoup trop restreints, pour ne pas dire nuls. C'est pourquoi il ne pouvait donc guère encourager l'activité sportive dans ce but. En fait, le Régime ne commença à entrevoir le potentiel du football et la possibilité de créer, grâce à lui, la passivité des masses, que lorsque ceci était déjà en train de se produire. Ce n'est que lorsque la télévision fit son apparition en Espagne que le Régime eût la possibilité d'augmenter systématiquement la « footballite » du pays, ou tout au moins d'essayer de ne pas la laisser décliner, ce qu'il s'attacha alors à faire très consciencieusement. Etant donné le retard technologique de notre pays ce phénomène ne se produisit qu’en octobre 1956, époque déjà éloignée de notre cadre de référence.


Notes

[1] Boletín Oficial del Estado de la Delegación Nacional de Deportes. Año 1. Madrid, abril 1942, num. 1, p.7.

[2]Ibidem.

[3] Loi du 20 septembre 1938, sur la Réforme de l'Enseignement Secondaire. BOE du 23 septembre.

[4] Direction de l'Etat. Loi de fondation du Front des Jeunesses du 6 décembre 1940. Résumen legislativo del Frente de Juventudes, Tome I, Madrid, 1949.

[5] Décret du 2 septembre 1941.

[6] Dans Libertad, 28/12/1931.

[7] "Arriba", 9, 10 juin; "ABC", 10 juin; "The Times", 9 juin 1946; "Observer", 13 juin 1947.

[8] Il existe une opinion généralisée selon laquelle les journalistes sportifs ont toujours joui de plus de liberté et d'indépendance que leurs collègues d'autres spécialités. Mais, même s'ils ne se trouvaient pas sous le contrôle direct de la censure du Ministère de l'Information et du Tourisme, leur conduite devait s'inscrire dans le cadre des normes de la Commission de Presse et de Propagande de la D.N.D. (Délégation Nationale des Sports), publiées dans le BoletínOficial de la D.N.D., en avril 1943, dans ces termes:

"Normes pour les rédacteurs sportifs: 1. Est formellement interdite la publication ou la rédaction de toute censure aux organismes fédératifs, de caractère national ou régional, ainsi qu'à l'action concrète de leurs membres".

[9] "Arriba", 5 novembre 1950.

[10] Du Boletín del Real Madrid C.F., nº 112, novembre 1959.

[11] Boletín del Real Madrid C.F., numéro 128, janvier 1961.

[12] Le thème de la terreur provoquée par les "épurations" et ses séquelles postérieures a été magnifiquement traité par Paul Preston dans son oeuvre Franco "Caudillo de España".