Les règles de fair play financier dans l'UEFA : quelles conséquences pour le football européen ?

Numéro 7 | Contrôler et punir

pp.89-96

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Bastien Drut

Chercheur senior - Centre Emile Bernheim – Solvey Business School of Economics and Management - Bruxelles

 

Résumé

Cet article traite des règles de fair-play financier que l'UEFA compte mettre en place à partir de la saison 2013-2014 afin d'endiguer les déficits récurrents des clubs professionnels européens. Il revient sur les causes de l'endettement des clubs et s'interroge sur l'efficacité du fair-play financier pour rééquilibrer les compétitions européennes.

Mots clés : Économie du football-Fair-play financier-Dette

Abstact

This paper deals with the financial fair-play rules that the UEFA intends to set from the season 2013-2014 in order to fight the recurring deficits of European professional football clubs. It interrogates the efficiency of the financial fair-play rules to rebalance European competitions.

Key Word: Economics of football-Financial fair-play-Debt

Resume

Este articulo trata de las reglas del fair-play financiero que la UEFA quiere establecer a partir de la temporada 2013-2014 para frenar los déficits recurrentes de los clubes profesionales europeos. El autor vuelve sobre las causas de la deuda de los clubes y sobre las cuestiones de la eficacia del fair-play financiero para reequilibrar las competiciones europeas.

Palabras Claves: Economia del futbol-Fair-play financiero-Deuda

 

I. Introduction

Le recours à l'endettement de la part des clubs de football professionnel européens est loin d'être un phénomène nouveau . En revanche, l'ampleur qu'il a prise depuis le début des années 1990 est plutôt inquiétante. A la fin de la saison 2009-2010, l'endettement des clubs professionnels de première division en Europe était de 8,4 milliards d'euros dont 5,5 milliards d'emprunts bancaires. Ces montants jamais atteints et les risques qui y sont associés peuvent légitimement faire craindre la multiplication d'accidents industriels. Nous pouvons notamment penser à la grève des joueurs de la Liga espagnole au début de la saison 2011-2012 et aux menaces d'annulation de la saison entière. Par ailleurs, le fait que la régulation financière dépende des instances nationales alors que la compétition européenne phare, c'est-à-dire la Ligue des Champions, est, elle, disputée au niveau européen pose un certain nombre de questions relatives à l'équité sportive. En effet, il est établi dans la littérature (Kuypers et Szymanski, 1999; Drut, 2011) que les résultats sportifs sont corrélés aux dépenses salariales sur le long terme. Pour ceux qui le peuvent, il est donc tentant d'avoir recours à l'emprunt pour accroître son pouvoir de dépense et accéder plus facilement à la gloire et au succès. C'est notamment pour mettre fin à ce que Michel Platini, le président de l'UEFA, appelle la « victoire à crédit » que l'UEFA a établi les règles de fair-play financier (FPF dans la suite de cet article). Dans cette contribution, nous chercherons à déterminer quelles seront les conséquences du FPF sur le football professionnel européen et quelles en sont les limites.

II. Le fair-play financier : règles et principes

Quelles sont exactement les règles du FPF? A partir de la saison 2013-2014, l'accès aux compétitions européennes (Ligue des Champions et Ligue Europa) sera conditionné à de nouvelles règles : les recettes des clubs ne devront pas dépasser les dépenses de plus de 5 millions d'euros sur les deux saisons précédentes (sur les trois saisons précédentes à partir de la saison 2015-2016). Cette « tolérance » sera portée à 45 millions d'euros si les actionnaires couvrent l'excès de dépenses (30 millions d'euros à partir de la saison 2015-2016). Seules les recettes et les dépenses liées aux « opérations footballistiques » seront prises en compte : en particulier, les « dépenses relatives à des activités de développement du secteur junior », les « dépenses relatives à des activités de développement de la collectivité » et les « charges financières directement attribuables à la construction d'immobilisations corporelles », c'est-à-dire d'un stade, seront exclues du calcul de l'équilibre recettes/dépenses.

Contrairement à une vision largement répandue, l'éventail des sanctions est assez large : retenue sur les dotations financières en Ligue des Champions et Ligue Europa, déduction de points en phase de poules, interdiction d'aligner de nouveaux joueurs, voire exclusion des compétitions. Au passage, il convient de noter que l'UEFA n'a pas encore fait savoir ce qui ferait encourir une sanction plutôt qu'une autre.

Nous pouvons faire trois constatations à ce stade :

  1. Les règles de FPF constituent une incitation forte à l'équilibre entre recettes et dépenses pour les clubs susceptibles de participer aux compétitions européennes.
  2. La limite acceptée de déséquilibre entre recettes et dépenses est de facto de 45 millions d'euros sur deux ans pour les clubs détenus par des milliardaires (généralement peu regardants sur les dépenses et prêts a renflouer le club sans aucune difficulté) et plus généralement pour les clubs importants qui peuvent procéder à des augmentations de capital sans encombre.
  3. Ce sont bien les déficits et pas la dette qui sont ciblés par le FPF : les dettes existantes ne disparaîtront pas du football européen, tout au plus le FPF peut limiter leur accroissement.

III. Limites et pertinence

Quelles seront les conséquences du FPF sur le football professionnel européen ? Pour répondre à cette question, intéressons-nous aux résultats financiers des saisons 2009-2010 et 2010-2011 (qui auraient été prises en compte si le FPF avait été mis en œuvre dès la saison 2011-2012) pour les vingt plus grands clubs européens d'un point de vue économique selon le rapport Football Money League 2012 du cabinet Deloitte lors des saisons. Evidemment, cette étude n'a qu'une valeur indicative puisque le FPF entrant en vigueur à partir de la saison sportive 2013-2014, les premiers résultats financiers pris en compte seront ceux des saisons 2011-2012 et 2012-2013, saisons pour lesquelles des ajustements seront très probablement faits. De plus, il nous est impossible d'opérer la distinction entre les recettes et dépenses footballistiques et celles qui ne le sont pas.

Chiffre d'affaires et résultat net des vingt plus grands clubs européens, en millions d'euros, saisons 2009-2010 et 2010-2011

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Source : états financiers des clubs, Deloitte (2011,2012), calculs de l'auteur.

Il est intéressant de noter que neuf de ces vingt clubs ont dépassé le seuil de 45 millions de pertes agrégées sur deux saisons, mais il est néanmoins difficile d'en tirer un enseignement solide, le comportement de ces clubs ayant probablement changé après 2011. Toutefois, un élément doit retenir notre attention : les trois plus grands déséquilibres entre recettes et dépenses ont été l'œuvre de trois clubs détenus par de grandes fortunes. Dans le détail, Manchester City est détenu par le cheik Mansour ben Zayed Al Nahyan d'Abu Dhabi, Chelsea par le milliardaire russe Roman Abramovich et l'Inter Milan est aux mains du magnat du pétrole Massimo Moratti. Rien de plus logique : ces propriétaires-milliardaires sont prêts à assumer les pertes financières nécessaires à l'obtention de résultats sportifs prestigieux et donc au recrutement des joueurs les plus coûteux . Le principal impact des règles de FPF sur les plus grands clubs européens pourrait donc être la diminution du financement des clubs par les milliardaires. Est-ce bien le rôle du FPF? La réponse est difficile à trancher car si les milliardaires peuvent déséquilibrer les compétitions en concentrant dans leurs effectifs les meilleurs joueurs, ce qui peut être critiquable du point de vue de l'éthique sportive, le déséquilibre entre recettes et dépenses qu'ils occasionnent ne se traduit pas par un recours au crédit, qui est pourtant la cible déclarée du FPF. De plus, puisque le FPF ne concerne que les dépenses footballistiques, les propriétaires-milliardaires pourraient changer leur façon de venir en aide à leur club : tout en maintenant leurs dépenses en salaires et en indemnités de transfert le plus haut que le permettent les règles de FPF, ils redirigeront leurs fonds dans des investissements non pris en compte dans le calcul de FPF, c'est-à-dire dans des stades ou des centres de formation. Très vraisemblablement, ces dépenses en infrastructures stimuleront les recettes des clubs à moyen terme , ce qui leur permettra d'augmenter à nouveau la masse salariale. In fine, le FPF ne parviendra que très difficilement à corriger le déséquilibre sportif induit par la présence de milliardaires.

S'il est indéniable que les compétitions européennes deviendront plus saines d'un point de vue financier, il ne faut pas perdre de vue que les règles de FPF ne s'appliqueront pas aux petits clubs qui ne jouent pas les coupes d'Europe. Pourtant, ce sont ces derniers qui connaissent les difficultés les plus sérieuses : la grève des joueurs de Liga au début de la saison 2011-2012 avait pour point de départ les salaires impayés dans les petits clubs, pas au Real Madrid ni au FC Barcelone. Selon l'UEFA (2012), les championnats européens où les déficits en % des recettes sont les plus importants sont l'Ukraine, la Grèce, la Pologne, la Roumanie, Chypre, la Croatie, la Slovaquie, la Bulgarie, l'Azerbaïdjan, la Bosnie et la Géorgie ; soit des championnats (à l'exception de l'Ukraine) dont les principaux représentants ne jouent pas du tout les avant-postes en Ligue des Champions ou en Ligue Europa. Au final, les règles de FPF ne permettront absolument pas de remédier au problème de la dette des petits clubs européens. Il revient aux instances nationales de les étendre aux clubs ne disputant pas les compétitions européennes. Cela est implicitement fait en France, où la Direction Nationale du Contrôle de Gestion (DNCG) sanctionne les clubs de Ligue 1 et Ligue 2 aux déficits récurrents, et vient d'être adopté par la Football League pour les clubs de deuxième division anglaise.

La réussite du FPF dépendra de la crédibilité de l'UEFA relativement aux sanctions : osera-t-elle exclure un grand club européen ? Nous pouvons identifier un conflit d'intérêt ici car l'UEFA tire l'essentiel de ses recettes des droits de retransmission télévisuelle de la Ligue des Champions et de la Ligue Europa (1086 des 1384 millions d'euros de revenus de l'UEFA pour la saison 2010-2011). Or ces droits sont élevés précisément en raison de la quasi-garantie de la présence des grands clubs dans ces compétitions. Les exclure et les remplacer par des équipes de qualité sportive moindre pourrait induire une baisse des recettes de l'UEFA. En revanche, ne pas sanctionner suffisamment de grands clubs ne respectant pas le FPF annihilerait la crédibilité de cette nouvelle réglementation. En France, la crédibilité de la DNCG a été affirmée par le fait qu'elle n'a pas hésité à sanctionner de gros clubs lors de ses premières années d'existence. L'avenir dira si l'UEFA osera en faire autant.

Enfin, comme lors l'établissement de toute nouvelle réglementation, la question de son contournement se pose. Afin de maintenir un niveau de dépenses élevé, certains clubs pourraient tenter de gonfler artificiellement leurs recettes. Nous pouvons prendre l'exemple de Manchester City qui a signé un contrat de naming de 10 années pour son stade pour un montant de 400 millions de livres (soit 40 millions de livres par an) avec la compagnie aérienne Etihad Airways, elle-même détenue par Abu Dhabi. Le règlement du FPF stipule que les « revenus provenant de transactions avec des parties liées » doivent se faire à une « juste valeur ». A titre de comparaison, le contrat de naming d'Arsenal, un club de taille équivalente, avec la compagnie aérienne Emirates ne portait que sur 100 millions de livres sur 15 années (soit 6,7 millions de livres par an). Il est donc possible de douter du fait que la transaction se soit faite à une « juste valeur » et la question pourrait se poser régulièrement dès lors que les sponsors ont un quelconque lien capitalistique ou familial avec les actionnaires du club. Nous pouvons également pointer du doigt certains contrats de retransmission télévisuelle possiblement surévalués avec des chaînes de télévision qui auraient des actionnaires communs avec les clubs. Nul doute qu'il sera difficile pour l'UEFA de juger si tel ou tel contrat a été conclu à la « juste valeur ». De longues batailles juridiques pourraient voir le jour.

IV. Conclusion

En conclusion, le FPF de l'UEFA est une mesure qui va plutôt dans le bon sens, notamment en ce qu'il limitera à l'avenir le recours au crédit dans le football européen. En revanche, il est très peu prob able qu'il conduise à un rééquilibrage significatif au niveau des compétitions européennes, car même sans déficit les recettes des clubs anglais, espagnols, allemands et italiens seront toujours très largement supérieures à celles des autres. En conséquence, ce sont ces clubs qui continueront à dominer la scène européenne lors des prochaines années. L'application des règles de FPF se heurtera, d'ailleurs, à de nombreux écueils. Enfin, nous pouvons déplorer qu'elles ne s'attèlent pas au problème de déficits et de dettes des clubs ne participant pas aux compétitions européennes et qui, pourtant, sont sans doute les maillons faibles du football professionnel européen.

Références

Deloitte (2011 et 2012), Football Money League.

Drut B. (2011), Economie du Football Professionnel. La Découverte, Paris.

Kesenne S. (2006), "The win maximization model reconsidered: Flexible talent supply and efficiency wages", Journal of Sports Economics, vol. 7(4), 416-427.

Kuypers T. et S. Szymanski (1999), Winners and Losers: The Business Strategy of Football, Londres, Viking.